TQI : L’adversaire (avril)

image_fichier_fr_5b_phraseladversaire_bd D’après l’ouvrage d’E.Carrère, adaptation Vincent Berger et Frédéric Cherboeuf  Mise en scène  Frédéric Cherboeuf

Une pièce qui n’a pas laissé indifférents nos jeunes critiques !

Vu par Juliette Harty de Pierrebourg

« Le mystère, c’est qu’il n’y pas d’explication » – Emmanuel Carrère

Souvenez-vous, c’était en 1993. Jean-Claude Romand assassine sa femme et ses deux enfants, ainsi que ses parents et son chien, et tente de tuer sa maîtresse. Ils étaient sur le point de découvrir qu’il leur avait menti pendant 18 ans, leur disant qu’il était médecin chercheur à l’OMS, alors qu’il passait ses journées sur des parkings et des aires d’autoroute à lire des journaux. Cette affaire fascine Emmanuel Carrère, alors journaliste chez Télérama. Il décide d’en faire un roman. L’Adversaire. C’est en 2015 que Frédéric Cherboeuf rencontre Emmanuel Carrère pour lui parler d’un projet : adapter L’Adversaire au théâtre.
Cette pièce, en fait, c’est l’histoire d’un homme, Frédéric Cherboeuf, qui raconte l’histoire d’un autre homme, Emmanuel Carrère, auteur du roman L’Adversaire qui raconte l’histoire d’un autre homme, celle de Jean-Claude Romand. C’est à travers l’œil de Carrère que l’on découvre Romand. C’est à travers l’écriture de l’Adversaire que l’on découvre l’histoire de l’Adversaire. C’est à travers les témoignages, les doutes, les recherches, le procès, les correspondances, les rencontres, que l’on découvre cette histoire incroyable. Et c’est à travers la pièce de théâtre que l’on découvre Emmanuel Carrère, un homme qui ne se demandait pas « comment ? » mais « pourquoi ? », un homme fasciné par le monstre qu’il avait devant lui.

Cette histoire complexe est bien portée par une mise en scène fluide et logique, mais surtout par un jeu d’acteur incroyablement bon. Le spectateur assiste à la rencontre de Cherboeuf et Carrère, puis à l’écriture du roman L’Adversaire ; troublé par le désespoir de Romand et la douleur de ses proches, amusé par une vieille dame d’une bonté excessive, sonné parce que les acteurs se battent sur scène, bouleversé par les pleurs, fasciné par ce qu’il voit.

L’Adversaire est une pièce réellement impressionnante, et est à l’image de Romand. Elle est fascinante dans sa monstruosité.

Vu par Idir Iguedef

L’Adversaire, ou le triomphe du « MOI JE ».

La pièce l’Adversaire se donne une ambitieuse mission. Celle de sonder, de décortiquer, d’examiner, à défaut de pouvoir expliquer, les abysses de la pensée d’un homme, que ses proches décrivaient comme honnête, droit, juste, qui assassina sa femme, ses deux enfants et ses parents. Jean-Claude Romand a menti pendant dix-huit ans, faisant croire à ses amis, sa famille, ses proches qu’il était non seulement médecin, mais également un éminent chercheur à l’OMS. Un jour la façade craque, sa vie s’effondre et il décide de supprimer les personnes qu’il aime le plus avant de tenter, sans succès, de se suicider.

Le sujet fascine, déroute. Comment un homme peut-il mentir à ses proches pendant dix-huit ans ? Comment une vie peut-elle être à ce point construite sur du vide ? Comment est-il possible qu’un père et un mari aille acheter l’Equipe et Le Figaro après avoir méthodiquement assassiné sa femme et ses enfants ? À ce stade de l’histoire nous ne pouvons nous empêcher de voir  Jean-Claude Romand comme un pervers manipulateur, un monstre sans humanité, l’incarnation la plus pure du diable. Pourtant, ce premier jugement n’éclaire en rien les actes commis, il faut trouver un autre point de vue. La pièce suit ainsi le roman d’Emmanuel Carrère qui décide de partir de sa propre impression, de sa relation avec « l’Adversaire » pour approcher avec le plus de justesse cette histoire. La pièce a donc comme personnage principal l’auteur lui-même, joué par Vincent Berger, qui se fait le narrateur omniscient de ce récit. La réflexion semble avoir du sens, jusqu’à ce que Carrère range au placard réserve et modestie, et décide de nous exposer pendant deux heures et demie son incroyable talent d’analyste psychologique. Il est ainsi évidemment l’unique personne qui puisse comprendre le tortueux personnage de Jean-Claude Romand, le seul, qui, mieux que personne, puisse décoder avec finesse et brio les pensées du meurtrier. Seulement, à constamment exposer la finesse de sa pensée, le personnage d’Emmanuel Carrère en devient profondément irritant, et la pièce passe à côté de son sujet. En effet, cette pensée ne nous apprend rien sur Jean-Claude Romand, elle ne nous permet pas même de l’approcher puisque la pièce finit par se recentrer sur le personnage le plus passionnant, intéressant, extraordinaire de la pièce : Carrère lui-même, le Victor Hugo du XXIe siècle ! Il n’éclaire rien, ne parle que de lui et ne provoque qu’un agacement grandissant. Mais derrière l’irritation, c’est surtout la déception qui pointe : le sujet de la pièce est gâché.

C’est d’autant plus dommage que la pièce est plutôt drôle, pour ceux qui aiment l’humour noir, comme en témoigne la prise de parole lors du procès, de Marie-France (Maryse Ravera, très douée pour la caricature), une « visiteuse de prison » catholique qui voit en Jean-Claude Romand un martyr prêt à apporter joie et lumière sur Terre. Le personnage est d’une bêtise à mourir de rire, et contient tout ce que la bourgeoisie de province catholique peut avoir de réactionnaire, de fermé, de stupide en elle.  On pourrait toutefois reprocher le fait que les personnages catholiques passent tous pour de sombres crétins, en partie parce que leur foi semble sonner aussi juste qu’une affiche de propagande stalinienne, mais ils sont trop amusants pour que l’on puisse bouder son plaisir.

Il reste également malgré tout de nombreuses belles trouvailles, notamment la mise en scène autour du procès. Le juge se place dans le public, des lumières crues cernent un Romand qui se tord de douleur. Ce choix nous rappelle non seulement notre irrépressible besoin de juger cet homme qui nous apparaît comme un monstre, mais également notre incapacité à l’atteindre, à toucher ce « mal ». Une barrière presque physique se crée entre le public de la pièce/du procès et Jean-Claude Romand. Plus intéressant encore, ce choix interroge la dimension théâtrale de ce procès, du témoignage de l’accusé et de tous les procès en général. C’est peut-être avec ce choix-ci que la pièce approche au mieux le mystère d’un homme qui a construit sa vie sur le mensonge. De même, les récits de Corinne, la maîtresse de Romand, qu’il a également essayé d’assassiner, sont particulièrement intéressants et touchants. L’actrice Grétel Delattre rend particulièrement bien l’incompréhension de cette femme, son incapacité à réaliser les actes d’un homme qu’elle pensait particulièrement normal. Une incompréhension pudique qui tranche avec le déballage irritant du personnage de Carrère, et qui rentre bien plus en écho avec l’incompréhension du spectateur, qui, au détour d’une phrase, oublie son agacement et se laisse emporter.

Vu par Juliette Geissler

L’adversaire une pièce incroyablement frustrante et pourtant tellement intéressante.

La pièce se base sur le roman d’Emmanuel Carrère traitant d’une histoire vraie, celle de Jean-Claude Roman, homme ayant mené une double vie durant 18 ans. Il prétendait être un médecin renommé à l’OMS jusq’au 9 janvier 1993, jour où il assassine sa femme et ses enfants, tuant ses parents le lendemain. Il tente de se prendre la vie et de brûler les corps par la suite en incendiant la maison.

Cette histoire perturbante et incompréhensible nous est contée par Emmanuel Carrère. C’est un journaliste et écrivain qui, intrigué par Jean-Claude Roman et les motifs qui ont bien pu le pousser à mener cette double vie, interroge des proches, assiste au procès et prend contact avec l’assassin.

La fascination que cette histoire a éveillée en Carrère nous prend dès la première scène, scène durant laquelle le metteur en scène de la pièce, demande à Carrère le droit d’adapter son roman au théâtre. La façon dont il parle de Roman éveille directement une curiosité particulière. On entend dans le ton de sa voix que ce n’est pas un humain comme les autres, qu’il a quelque chose de perturbant, d’hors-norme. Mais la fascination nous prend vraiment lorsque nous apprenons les grandes lignes du mensonge et du crime. Cette histoire semble tellement improbable, impossible qu’elle en devient obsédante. L’envie d’en connaître tous les détails, de réussir à saisir le quotidien de cette famille construite sur des mensonges mais surtout aussi de comprendre qui était Jean-Claude Roman nous saisit. L’attente d’une explication, de la compréhension de Roman et de cette vie mensongère est créée. Pourtant Carrère ne nous en donne aucune.

Dès la première scène, l’auteur semble antipathique. Il le reste pendant toute la pièce, donnant cette impression que lui, grand penseur, a mieux compris la mentalité de ce tueur que quiconque d’autre, alors qu’il ne nous donne aucun élément qui nous permettrait de comprendre, ne serait-ce qu’un minimum, comment une telle chose a pu arriver. Face à un homme qui a menti durant tant d’années, qui a tué sa famille, le seul élément lui tenant au cœur, je n’ai su ressentir qu’une incompréhension totale et une certaine frayeur. Ainsi, en début de pièce, je m’attendais à en sortir avec une explication, que je n’aurais certes pas totalement comprise, mais une explication tout de même ! Au lieu de cela, j’en suis sortie perturbée, toujours autant perplexe, avec une sensation désagréable au ventre. L’impression paradoxale d’avoir en même temps observé un monstre sans une once de ressemblance avec l’humain que je suis et, en même temps, la complexité et la laideur de l’Homme rassemblées en un être ne me lâche toujours pas.

Le procès et sa mise en scène ont contribué à ces deux aspects. Le moment du procès qui m’a le plus marqué fut la description du meurtre lui-même. Roman dit tout d’abord ne pas se souvenir du meurtre de sa femme avant de raconter ses derniers moments passés en compagnie de ses enfants. Il leur a servi des chocapics, ils se sont posés devant la télévision et il leur a déclaré leur amour. La banalité de ce moment est percutant, chaque famille normale pourrait le vivre. Sauf que Roman a menti à ses enfants et que sa femme n’est pas « encore endormie » mais morte. Le contraste entre les meurtres et son comportement envers sa famille est effrayant et lui rend son humanité, sa banalité tout en faisant de lui un monstre hors-norme. Il a prétendu vouloir prendre la température de sa fille, ainsi elle attendait tranquillement allongée sur son lit que son père revienne avec un thermomètre. Mais ce fut avec sa carabine qu’il revint. Pour appeler son fils, il utilisa son surnom affectif Titou. Tout cette affection mêlée à la violence du meurtre ne fait que le rendre plus horrible. C’est en partie de cela que vient ce malaise éprouvée face à cet homme et son histoire.

La mise en scène du procès était d’ailleurs excellente, le juge étant assis dans le public L’impression d’assister au vrai procès m’a par moment percutée. Ainsi, je me sentais transportée dans cette histoire morbide et mon ressenti en devint encore plus intense.

Cette pièce est particulièrement dérangeante mais je ne saurais dire si c’est la pièce et sa mise en scène ou le fait réel qui l’est le plus. Elle nous confronte à notre incapacité à comprendre autrui, à comprendre l’humain et les horreurs qu’il peut faire. Le ressenti qu’elle provoque est insupportable et angoissant mais elle n’en reste pas moins incroyable et intéressante. On peut tout de même trouver dommage que Carrère ne développe aucune réflexion à ce sujet. Il nous présente l’histoire sans nous donner autres éléments que son intérêt pour Roman et pendant une minute à peine son ressenti face à celui-ci. La pièce tourne majoritairement autour de lui et c’est vraiment dommage, malgré cela je ne regrette pas d’avoir vu cette pièce et de m’être confrontée à Jean-Claude Roman.