Le noyé le plus beau du monde au Monfort jusqu’au 8 février

direction artistique par Daniel Scalliet, direction musicale par Sébastien Bacquias, créatio technique par Christophe Pierron

 

Vu par Anna B.

Le noyé le plus beau du monde

Une mise en scène très rudimentaire : quelques enceintes et des lumières chaudes : une théâtralité affichée sans être exhibée. La sobriété résonne dans la musique, qui est le cœur du spectacle. Deux hommes, l’un à la contrebasse et l’autre à la guitare. Les cordes vibrent et les voix se mêlent, pour happer tout à fait le public, qui est pendu aux lèvres des conteurs. Ils racontent l’histoire d’un noyé. Celui-ci, au corps retrouvé sur le rivage, est d’une telle beauté qu’il envoûte le village comme les musiciens envoûtent leur public : il est mystique, intrigant, fascinant…

Et tandis que son portrait est brossé, les instruments deviennent tour à tour la voix, l’eau rugissante et le hurlement du vent. La sobriété s’est muée en une musicalité bestiale, charnelle, qui fait osciller le corps des artistes. L’instrument devient conteur à son tour. Le public lui, n’a pas le temps de se voir plonger dans l’abîme du spectacle, il s’y retrouve simplement, essoufflé et subjugué par les visages qui se tordent et les doigts qui se crispent sur les cordes. Le parti pris de briser le quatrième mur fonctionne tout à fait, tout comme les choix concernant les luminaires. Le cadavre bouleverse le village et le métamorphose : en une nuit, il en devient le symbole, parfait inconnu devenu familier, fantasme nourri par un bel imaginaire collectif. Son corps d’apollon n’est plus que la chair : il est l’âme du village.

Les lumières chaudes s’ajoutent sublimement à la poésie du texte, qui répète des mots, des vers, qui s’enroulent dans la musique et s’étendent lascivement, dans la sensualité pudique de l’amour de la musique et de la description d’un cadavre exquis, sublime. La frontière entre chant et parole se brouille, toujours délicatement, et le spectateur tangue entre les mots saccadés, impulsés par des rythmes surprenants. Le village se dessine doucement, dans la brume des mots, des voix, et le corps du noyé, recouvert des fonds marins, apparaît au spectateur comme dans un rêve.

L’étranger bouleverse toujours, mais qu’en est-il d’un étranger mort ? Il est le large, la magnificence de la mer, l’espoir qu’apporte toujours la nouveauté et orphelin de la mer, il est pour eux, comme une offrande. Les rêvasseries des femmes font vivre le village, lui insufflant un nouveau souffle. C’est une pièce qui parle de mort, mais qui s’ouvre sur l’immortalité permise par le souvenir.

C’est dans la musique sourde et le jazz jouissif qui parfois provoque une esquisse de sourire sur le visage de Sébastien Bacquias, qui habite aussi bien les artistes que la salle, que le spectateur comprend la beauté du noyé. Il est ainsi, sans conteste, le plus beau noyé du monde.

Un joli rêve poétique dans lequel se plonger, pour ressortir songeur, le sourire aux lèvres.

 

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